"Mardi, après Noël" de Radu Muntean
Introducton
Auréolé du Bayard d'Or au 25ème FIFF en 2010, Mardi, après Noël est un film brillant qui jette un éclairage singulier sur la société roumaine autant qu'il raconte, avec finesse, les contradictions de l'amour. Un film audacieux, discutable (et tant mieux si un film suscite - encore - le débat !) et d'une grande richesse d'interprétation. Un contre-modèle qui ose mettre en scène l'adultère pour réfléchir sur l'état de la société.
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Un malentendu accompagne le cinéma de Radu Muntean depuis ses débuts. Certains ont fait volontiers de lui le porte-parole de la nouvelle bourgeoisie roumaine ou, pire encore, un cynique au très mauvais goût. Il est vrai que Boogie, son précédent film, repose sur un malaise évident : un père de famille en plein doute s'envoie en l'air avec une prostituée lors de ses vacances au soleil. Dans la lignée de Boogie, Mardi, après Noël reprend le canevas pour en affiner les idées. Cette fois-ci, ce même père de famille est amoureux d'une autre femme, et s'apprête à quitter sa famille pour mener une autre vie. Quel est l'intérêt de cette histoire ? Doit-on simplement y voir et "condamner" un propos tellement ambigu qu'il en devient malsain ? Nous proposerons une autre alternative à ce conflit moral et au jugement qui l'accompagne : Mardi, après Noël cherche plutôt à décrire les inachèvements de la grande Histoire et les mutations de la société, pour y cerner non pas uniquement l'absence de morale, mais la manière dont les individus se réapproprient leur destin, en toute liberté, sans qu'un modèle préétabli ne leur dicte la marche à suivre.
Là ou Boogie échouait avec un propos maladroit, Mardi, après Noël l'emporte haut la main. Le brouillon mal exécuté que fut Boogie donne alors naissance à l'œuvre aboutie que l'on attendait de ce cinéaste talentueux. Ce qui fait, dans un premier temps, la force du film, comme dans tout le cinéma roumain contemporain, c'est le rapport entre le quotidien des personnages et les mutations de la société dans laquelle ils vivent. Les faits se déroulent la veille de Noël, justement au moment où, 20 ans plutôt, la dictature tombait. C'est un signe qui ne trompe pas sur le double sens du film. Paul est marié avec Adriana depuis 10 ans. Ils ont une fille, une voiture, un appartement et semblent encore s'aimer. Mais Paul entretient une histoire avec Raluca, une dentiste de 27 ans rencontrée 6 mois plus tôt. Paul aime les deux femmes, mais lorsqu'elles se rencontrent par hasard, il doit prendre une décision.
Face à ce dilemme cornélien, Paul doit faire un choix que Radu Muntean élève à une autre dimension, loin du simple fait de mœurs. Ainsi, cette histoire est un prétexte pour affirmer que la révolution de 1989 n'est pas encore terminée. La révolution, en effet, ne s'est jamais pleinement réalisée au cœur du quotidien. D'où le contraste fondateur qui anime le film (et le cinéma roumain en général) : le cadre strict, les longs plans séquences serrés et étouffants, la pesanteur du Temps, sont les symboles de cet enfermement dont les personnages cherchent à se libérer par leur action. Dans Mardi, après Noël, c'est à travers le choix entre deux femmes que Paul va mettre à l'épreuve les limites de la sphère dans laquelle il vit. Muntean offre à son personnage la possibilité de faire sa propre révolution personnelle, sentimentale et existentielle.

Bien sûr, le film emprunte un chemin étrange : pourquoi la libération, le changement, l'achèvement de la révolution, devraient-ils passer par le sacrifice de la famille au profit d'une autre femme ? Muntean choisit de filmer ce dilemme car il offre, sur un plateau d'argent, un moyen pour représenter les rapports entre la tradition et la modernité, les règles et leur transgression, la conservation et l'émancipation. Vu sous cet angle, au delà du "jugement moral", Mardi, après Noël devient une œuvre puissante qui dresse le portrait d'une société au tournant de son histoire (Prolonger l'ancien modèle ou changer radicalement ?). Les individus, mis en scène face à leur propre passé pas si lointain, commencent lentement à se détacher de leurs habitudes pour s'inventer une nouvelle identité. Qu'elle soit morale ou non, là n'est pas la question. Il y a, avant tout, un recommencement, du nouveau qui surgit de l'éclatement du quotidien des personnages. Muntean explore sous plusieurs facettes cet arsenal de métaphores, chaque séquence revisitant alternativement la pluralité de sens qu'il s'en dégage.
L'intensité du film est encore décuplée dans ses dernières minutes magnifiques où un geste, furtif mais précis, fait éclater tout ce qui a été mis en place auparavant. Paul (et le "citoyen roumain" en général) refuse de choisir. Ambigüe, la fin invente, l'espace d'un instant, un autre film qui serait à faire. Il va sans dire qu'il s'agit d'une des plus belles "conclusions" qu'on ait pu voir récemment, justement parce qu'elle ne conclut rien ; au contraire, elle relance la complexité des nouages entre les personnages. Mardi, après Noël est aussi un film sur l'incarnation têtue des contradictions de l'amour. Peut-on parler d'amour pour un film qui traite de l'adultère et de l'abandon ? Tous les personnages sont en lutte physique avec l'amour, comme s'ils affrontaient leurs désirs et leurs propres sentiments. Chez Muntean, l'accomplissement de soi passe par cet affrontement. Et, pour continuer dans la métaphore, un peuple libre est d'abord un peuple qui choisit son destin. Muntean le démontre avec audace à partir d'un sujet délicat qu'il érige en contre-modèle radical. Pour s'en convaincre, il suffit de faire la comparaison avec l'idéologie de 90% des films qui sortent chaque année. Un grand cinéaste a-t-il pris définitivement son envol ?
Guillaume Richard
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